A lire: « Pour une écologie de l’attention » de Yves CITTON

Le Seuil Ed. 2014, augmentée Janv 2021

Synthèse assez courte

Ce petit livre de 2014 d’Yves CITTON vient d’être republié en poche avec une postface très riche (de 2021). Il donne des perspectives très intéressantes sur les études académiques et managériales sur l’attention et sa dynamique circulaire : je valorise ce à quoi je prête attention, et je prête attention à ce que je valorise. Son analyse amène à des propositions concrètes valorisant le « spectacle vivant », ses émotions collectives et son intelligence collective.

C’est un ouvrage de référence important. Il peut être très utile pour les Grepiens qui s’intéressent à l’attention de notre public et à son écologie. Je résume ici Yves CITTON, en reprenant directement de nombreuses parties de l’ouvrage.

Les 4 niveaux de l’attention sont décrits dans une logique plutôt inversée et intéressante.

1.      L’attention collective : 

« Mon » attention se trouve surdéterminée par des dispositifs supra-individuels, au sein desquels toute approche à prétention écologique doit impérativement la recontextualiser. Les régimes d’alerte – très utilisés par les mass-médias, de fidélisation (qui vise à établir un rapport de confiance, basé sur l’écoute réciproque dans le long terme, de façon à garantir autant que possible la prédictibilité de relations sans surprises), de projection (me sentir chez moi partout) et d’immersion (plongé dans des mondes radicalement étrangers et exotiques, au sein desquels je dois inventer de nouveaux critères d’appréciation et de repérage).

La symétrie attentionnelle : « pour recevoir de l’attention, il faut prêter de l’attention ». Le numérique permet l’accès à tout, mais quantifie (pageRank).

2.      L’attention conjointe

C’est la partie la plus intéressante, car elle traite de l’attrait du spectacle vivant.

Ce qui fait l’intensité du spectacle vivant tient non seulement à la temporalité du live, mais aussi au partage d’un même espace mettant les spectateurs en présence locale des performeurs. Cela induit des EFFETS DE « FOULE », en favorisant d’imprévisibles contagions d’humeurs qui se répandent directement d’un spectateur à ses voisins.

L’attention conjointe décrite dans ce chapitre instaure des effets d’ENVOÛTEMENT PRÉSENTIEL qui trament notre affectivité à travers l’entre-fécondation d’attentions croisées communiant dans une relation de présence immédiate de corps à corps.

CITTON traite aussi de l’écologie de l’attention dans les associations, avec leurs scissions claniques de groupuscules qui deviennent insignifiants. « Développer une échologie politique de l’attention flottante peut inciter au contraire à prendre acte des transformations relationnelles et technologiques qui structurent notre époque actuelle, que cela nous plaise ou non. Faire d’une certaine distraction une force émancipatrice, reconnaître la place et les vertus incontournables de la médiation dans nos rapports sociaux, chercher jusque dans les divertissements ce qui peut aider à réorienter notre attention – tout cela est peut-être plus prometteur, pour transformer l’avenir, que de le rabattre sur le passé. »

3.      L’attention individuante

En s’appuyant sur les travaux des neurosciences (Jean-Philippe Lachaux – INSERM) ,  CITTON  nous rappelle l’ÉCONOMIE CHIMIQUE de l’attention. On est là dans le niveau individuel avec ses PRINCIPE DE SÉQUENCIALITÉ énoncé par Herbert Simon et DEGRÉS DE FOCALISATION illustrés par l’expérience du gorille de Daniel Simons.

Il souligne l’inanité de la NOSTALGIE MÉLANCOLIQUE qui caractérise notre atmosphère intellectuelle : la lucidité envers les dynamiques présentes assombrissant l’avenir conduit à prôner un retour à des formes de vie passées – le « c’était mieux avant » ne mène nulle part.

Au contraire, avec Cathy Davidson, il considère qu’il convient de se doter d’une CONCEPTION PLURALISTE DE LA LECTURE, reconnaissant la nature complémentaire (plutôt que rivale) de la lecture rapprochée, de l’hyper-lecture distante et de la lecture machinique.

Selon toutes les mesures statistiques disponibles, ces natifs du numérique se trouvent être la génération d’adolescents la plus heureuse, la plus saine, la plus sociale, la plus citoyenne, la mieux ajustée, la moins violente et la moins autodestructrice qu’on ait observée depuis l’instauration de larges enquêtes démographiques à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Les discours déclinistes se complaisent à adresser deux reproches contradictoires aux natifs du numérique. D’un côté, « les jeunes » seraient complètement dépourvus d’esprit critique, gobant naïvement toutes les âneries postées sur internet ; d’un autre côté, ils seraient des sauvageons incivils et rebelles à toute forme d’autorité. Demandons-nous plutôt s’ils ne manifestent pas une autre forme d’esprit critique, qui dérange d’autant plus leurs aînés qu’elle en met à nu les naïvetés et les hypocrisies.

Plus sérieusement, une bonne écologie de l’attention nous invite surtout à repenser les institutions de publication et les protocoles éditoriaux régissant la distribution des fonctions d’autorité.

En n’omettant pas que cet esprit critique ne sort pas tout armé de la simple consultation d’internet et doit être entrainé par une pratique collective.

4.      L’attention organisationnelle

 Ce sujet de nos relations de travail au sein d’une entreprise ou d’un service public.  Ce sujet est évoqué dans la postface de 2021 et est insuffisamment traité, comme l’admet CITTON lui-même.

Douze maximes d’écosophie attentionnelle

  1. Se méfier des maximes de standardisation attentionnelle.
  2. Tirer les conséquences de la primauté des filtres.
  3. Remonter en amont des questions médiatisées.
  4. Stratégiser notre valorisation attentionnelle.
  5. Plutôt qu’à vouloir s’émanciper, apprendre à choisir ses aliénations.
  6. Lutter contre les dispositifs d’asservissement de l’attention.
  7. Mesurer les risques d’inhibition inhérents aux calculs du coût d’opportunité.
  8. Se soustraire à l’emprise du régime médiatique de l’alerte.
  9. Aménager des vacuoles protégées des assauts de la communication.
  10. Apprendre à cultiver par intermittence l’hyper-focalisation, la veille ouverte et l’attention flottante.
  11. Se méfier des idoles, se confier aux icônes.
  12. Apprendre à valoriser les propriétés de fond.

On pourrait dès lors préciser en quoi notre époque est dramatiquement « inattentive » envers les menaces de dérèglement climatique induites par la poursuite de nos formes de vie insoutenables. La question n’est pas tant d’«être conscient » d’un problème, d’y penser, voire de s’en préoccuper, mais de consacrer l’arrière-fond de ressources nécessaire pour le résoudre. La mise à l’unisson des échos implique ici à la fois un accord sur certaines priorités et un certain alignement des comportements.

« Re-fonder la politique »

Sur les bases d’une échologie de l’attention invite alors à travailler autour d’au moins trois grands axes.

  1. Le véritable défi est de passer de l’échelle « micro » des collectifs présentiels à l’échelle « macro » des agrégations médiatiques.
  2. Le deuxième axe des politiques de fond vise à prendre la mesure des nouvelles puissances propres à la wikipolitique celle qui se fonde sur les contributions éparpillées de milliers ou de millions de collaborateurs inconnus les uns des autres (crowdsourcing, crowdfunding).
  3. Nous devons repenser la notion même de connaissance « maintenant que les faits ne sont plus des faits, que les experts sont partout, et que la personne la plus intelligente de la salle, c’est la salle elle-même ».

« La salle » en tant qu’elle inclut tous ses occupants – qu’il faut apprendre à voir le lieu premier de notre intelligence individuelle et collective.

La révolution des mouchards attentionnels et la curiosité

Les mouchards attentionnels sont la véritable nouveauté. Nous entrons dans un monde où l’attention nécessaire à reproduire nos conditions de vie nos collaborations sociales et de plus en plus déléguée à des machines qui communiquent avec des machines (que certains humains ont bel et bien programmés) mais dont les logiques d’ajustement réciproque échappent très rapidement à nos capacités d’intellection humaine.  Vilem Flusser a bien décrit comment les appareils dont nous croyons nous servir en arrivent vite à nous asservir.

La bonne nouvelle et que tous les humains naissent curieux et que notre tâche principale pourrait se réduire à soulever les obstacles qui écrasent actuellement cette curiosité sous le poids de contraintes institutionnelles injustifiées ou de court-circuit technique anesthésiants.

L’un des grands mérites de Matthew Crawford est d’avoir revendiqué pour notre attention le statut de bien commun.

À propos de jmpillot

Ingénieur Telecom ParisTech et exec-MBA de Harvard. Ancien cadre dirigeant dans la High-Tech. Président du GREP-MP.

Publié le 18 septembre 2022, dans Non classé. Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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