Un texte d’une profondeur exceptionnelle.

Déraisons de la Raison, raisons de la déraison – Les errances de la raison au XXIème siècle
par Emmanuel JARDIN

L’intervention d’Emmanuel JARDIN en octobre 2020 au GREP St Gaudens avait été remarquable. Il l’a complétée en réécrivant toute son intervention. C’est pourquoi nous avons là un texte d’une longueur inhabituelle et d’une profondeur exceptionnelle. Les enregistrements et la « transcription » sont disponibles là.

Emmanuel JARDIN qui est professeur de philosophie en lycée et à l’ESPE de Toulouse. Il participe donc à la formation des professeurs. Il est déjà intervenu au GREP, lors de sessions internes et de conférence et colloque. Il nous avait interpellé par sa lecture contemporaine de TOQUEVILLE.

Je vous donne ici un résumé des points saillants de son texte en vous invitant à aller le découvrir. C’est court – c’est voulu – c’est dense car imposé par la qualité du texte qui intègre les points de vue des penseurs classiques et contemporains.

Il commence par une brève histoire de la raison. Le Logos s’était imposé une première fois face au Mythos avec Socrate, le premier philosophe qui soumet la parole divine à l’analyse rationnelle. Le Mythos prendra sa revanche quand la religion chrétienne deviendra la religion d’État de la Rome impériale. On assiste alors à la « prévalence de l’hétéronomie de la parole donatrice sur l’autonomie de la parole dialectique ». La Renaissance nous apporte une renaissance de la raison grecque. C’est dans ce contexte que va progressivement s’imposer à partir du XVIIe siècle la forme de rationalité aujourd’hui dominante, la rationalité instrumentale. Vous y trouverez des synthèses critiques des pensées de PASCAL, HOBBES, DESCARTES, CONDORCET, ROUSSEAU, SARTRE, TAYLOR, …

« Désormais, l’activité de la raison se définit en fonction de l’efficacité instrumentale, de l’optimisation de la valeur recherchée ou de la cohérence logique » (C. Taylor).

Et c’est là que nous entrons dans le cœur du sujet : Déraisons de la raison – une raison défaillante et excessive. Les biais cognitifs sont rappelés avec notre besoin irrépressible d’avoir un avis sur tout. Sont rappelés TOQUEVILLE : « expert dans un domaine, ignorant dans tous les autres, voilà le portait sans détour de l’homme moderne », et Gérald BRONNER : « ce n’est pas tant l’ignorance qui croît symétriquement à la connaissance, que la conscience de ce qui est inconnu ».

Et ainsi on arrive au complotisme et au négationnisme, magistralement décryptés par Pierre VIDAL-NAQUET, dans Les assassins de la mémoire. La cause choisie sans raison (hypo-rationalisme) justifie tous les raisonnements (hyper-rationalisme). Le complotiste se fait à la fois enquêteur, procureur et juge. Mais en réalité, il est l’avocat d’une cause. La cause précède l’enquête et tout le « travail » consiste à trouver des incohérences et il y en a forcément.

La déraison maximale reste encore l’idéologie totalitaire analysée par Hanna ARENDT : : « Une idéologie est très littéralement ce que son nom indique : elle est la logique d’une idée ». MARX écrivait que jusqu’alors : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, ce qui importe, c’est de le transformer ». La praxis !

Et on arrive au triomphe de la raison instrumentale.  Herbert MARCUSE y a apporté une réponse saisissante.  Dans l’homme unidimensionnel. La raison instrumentale ne prétend œuvrer pour aucune fin particulière, toute pragmatique, en réalité cette humilité est diabolique.  Ainsi le « capitalisme de surveillance capte éhontément nos comportements et surtout nos surplus comportementaux dans le seul but d’améliorer nos vies, en allant jusqu’à anticiper nos désirs. » ELLUL, HABERMAS, JONAS, ANDERS sont mis en cohérence. Et la « déraison trouve sans doute son aboutissement dans le techno-prophétisme porté par le mouvement transhumaniste » qui « prophétise l’avenir au futur de l’indicatif, sans s’embarrasser le plus souvent de la prudence du conditionnel. » Ne croyons pas à leur marketing !

« Voilà notre déraison : nous usons de notre raison de manière vigoureuse mais sélective. Nous lui reconnaissons le pouvoir quasi infini de mettre le monde à notre portée, mais nous lui dénions le pouvoir d’en dire le sens. »

La raison est éclatée depuis que « Dieu est mort, c’est l’homme qui l’a tué » (NIETZSCHE). Il ne faut pas prendre sa critique de la raison pour un éloge de l’irrationalisme : c’est sur la prétention impérialiste de la raison qu’il fait tomber le marteau de sa critique, non sur la raison elle-même.

Et l’Homo Economicus est « condamné à vivre selon la « petite éthique » (Marc Hunaydi) qui l’enjoint de calculer au mieux ses plaisirs et ses peines, de « gérer » sa vie comme on gère un capital dans l’optique d’en maximiser le rendement. »

« Plagiant la formule de Derrida, on pourrait dire que nous vivons aujourd’hui à l’ère de la critique de l’« anthropo-judéo-christiano-phallo-capitalo-techno-centrisme». Gender-studies, études post-coloniales, primatologie, éthologie animale, écologie, qui dénoncent, avec quelquefois beaucoup de virulence, les vieux centrismes ». On assiste alors au « triomphe une fois de plus de l’homo-faber – qui peut prendre la figure de l’activiste ou du spin-doctor – sur l’homo-sapiens. Fabriquer des slogans, des punch-lines, est plus important que produire de la connaissance. »

« Ce qu’il y a d’inédit dans la situation actuelle, c’est l’éclatement de la logique idéologique »  « Nous sommes passés de l’ère des macro-idéologies, des grands récits, à celle des micro-idéologies […] terroristes, […] des mots que l’on se lance à la figure ». Dans la stratégie des « haters », c’est la maîtrise des moyens qui prime.

Emmanuel JARDIN en arrive à rappeler le dilemme de la Gauche et l’impasse de l’éclatement groupusculaire face à la martingale gagnante qui consiste à fédérer les mécontentements de tous les conservateurs. On est sorti de TRUMP 1 mais attention à ne pas sous-estimer son possible retour.

Et Emmanuel JARDIN finit par une proposition pour retrouver la raison vers une nouvelle Renaissance : nous ne vivons pas sur Gaïa mais dans Gaïa, au milieu de Gaïa qui est notre milieu. Voilà pourquoi la raison écologique devrait primer sur la raison économique. A l’écoute de la Terre, nous abordons la Raison Terrorique.

« Raviver les braises du vivant », démocratique celui-là, en favorisant un usage dialogique de la raison qui nous lie, plutôt qu’un usage stratégique et polémique de la raison qui nous délie.

Le débat de St GAUDENS est également retranscrit avec quelques questions intéressantes que je vous laisserai découvrir notamment sur la poésie.

Jusqu’au néologisme, Emmanuel JARDIN n’hésite donc pas à nous aider à décrypter nos erreurs et nous ouvrir des perspectives !

J’espère, par ce court résumé vous avoir donné envie de vous plonger dans son texte magistral. Pour terminer je remarque que la richesse de sa bibliographie critique mérite un approfondissement supplémentaire – de belles heures de réflexion et de dialogue en perspective.

À propos de jmpillot

Ingénieur Telecom ParisTech. Cadre dirigeant dans la High-Tech. Président du GREP-MP.

Publié le 4 août 2021, dans Conférences du GREP. Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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