Une synthèse de nos « Lectures Associées – spécial COVID »

L’atelier lectures associées nous a conduits à réfléchir sur de nombreux textes, les uns philosophiques, les autres versés dans les sciences humaines. L’échange par visio conférence était un moyen non pas de « s’ennuyer en commun » comme le dit Schopenhauer parlant de la parade que trouvent les hommes pour lutter contre la solitude, mais de mettre en question des visions de vie car comme le dit Alain, « plus on sort de soi-même et plus on est soi-même ; mieux aussi on se sent vivre ». En effet, les dialogues, les arguments avancés par les uns ou les autres nous obligent à préciser, à questionner les fondements même de ce qui est pensé, à nous affranchir de quelques préjugés, de pensées « toutes faites »  en les passant au crible de la réflexion des autres.

Pierre Zaoui se demande « ce qu’on peut bien expérimenter quand on reste toute la journée enfermé chez soi et entre soi ». Chaque expérience est en soi rétrécie et sans intelligence commune des expériences diverses, il est difficile d’enrichir sa pensée » car il s’agira, dit Abdennour Bidar, de « nous engager à changer notre façon de vivre ».  « Avant nous étions déjà enfermés mais nous ne le savions pas.  Nous n’espérons qu’une chose : sortir du confinement et que rien ne soit plus comme avant ».

Quelques termes reviennent dans les conversations ou les textes ; je choisis d’en définir deux, le second me paraissant plus intéressant :

  • Celui de catastrophe \ka.tas.tʁɔf\ féminin sous la plume de P.Zaoui. Une catastrophe se définit comme un événement soudain, qui, bouleversant le cours des choses, amène la destruction, la ruine, la mort. La traversée de cette épidémie serait une « catastrophe » si elle ne mettait selon lui un coup d’arrêt à la politique ultra-capitaliste.
  • Celui de crise qui sous-tend la plupart des écrits et peut ouvrir un horizon.

L’étymologie du mot « crise »   renvoie à un double sens. D’abord, crisis, en latin médiéval, signifie manifestation violente, brutale d’une maladie.  C’est le moment paroxystique d’une maladie.

Mais si on remonte plus en amont dans l’étymologie, on retrouve le grec krisis qui signifie jugement, décision.

Y a-t-il un rapport entre ces deux sens du mot crise ? Le rapport le plus généralement admis c’est que cette crise correspond à un moment clé, à un moment charnière, à un moment où, en quelque sorte, « tout doit se décider ». D’une certaine façon, la crise c’est « le moment ou jamais » et c’est sans doute là que peut surgir une autre étape et une autre vie.

La crise que nous connaissons pourrait avoir la signification d’une crise culturelle de l’humanité elle-même quant à ce qui donne globalement sens à sa vie politique, sociale, économique et morale. La mise en place de débats à propos d’enjeux globaux, d’une approche pluraliste et d’une ouverture aux points de vue adverses est donc nécessaire. On entrevoit, à travers les écrits lus, que les conséquences de cette crise sont pour certains catastrophiques et entraînent l’apparition d’un scepticisme généralisé, d’une défiance qui entraîne le repli. Mais qu’il y a surtout des attentes et un appel fort à des changements pour vivre mieux. « L’aspect positif de cette crise pourrait être de revitaliser l’imaginaire d’une société, au niveau national comme au niveau local » dit Cedric Enjalbert. L’effondrement, le drame pourrait être une occasion opportune « en stimulant le passage à une société contributive où la localité agissante pour le bien commun, la glocalisation prendra le pas sur la globalisation » dit Pierre Giordini. 

Ce que je retiens, c’est bien cette impression de vivre de l’inédit d’être en demeure de faire d’autres choix, de remettre en question nos paradigmes même. Car « l’ennemi de demain dit Pierre Zaoui, c’est le survivalisme individualiste en lieu et place de toute solidarité collective », c’est la nécessité de « créer de nouveaux liens de parenté … avec les non humains comme avec les humains » comme le dit la philosophe américaine Donna J. Haraway qui choisit le terme de « capitalocène » au lieu d’«anthropocène » parce que « ce n’est pas l’homme en tant qu’espèce qui détruit ce qu’on appelle « le système Terre ». « Ce sont certains groupes humains spécifiques, en termes de classes, de races – pas uniquement les hommes blancs occidentaux- qui ont inventé et propagé ces modes de destruction ». On peut mettre en question cette dernière affirmation car il semble bien que l’Histoire nous apprend que l’invention vient bien d’Occident.

Lui faisant écho, l’économiste Jean-Marie Harribey demande à « entamer une « grande bifurcation ». Il rappelle que la crise sanitaire actuelle se produit dans une crise profonde du capitalisme et en appelle à un changement radical sur trois orientations ; « réhabiliter le travail, instituer les communs et socialiser la monnaie ».

Cynthia Fleury dans son livre « le soin est un humanisme » en appelle à une société du « prendre soin » où on comprend que nos interdépendances sont des forces qui nous permettent de transformer le monde de la façon la plus créative et la plus solidaire possible ». Au lieu de défendre le principe de liberté négative ancré dans nos sociétés occidentales et qui dit « je fais ce que je veux tant que ça ne nuit pas à autrui » elle valorise la liberté positive qui fait pénétrer dans un univers de la responsabilité, de la  « reconnaissance, de la valorisation des métiers du Care (Soin au sens large), de la culture d’empathie, de la culture solidaire. »

On le voit le sens actuel de « crise » évoque cette « période de tension » pour nos sociétés, pour la Terre nous obligeant à repenser avec d’autres concepts et méthodes nos systèmes politiques, économiques et sociaux. Comme le souligne Edgar Morin la multiplicité des logiques à l’œuvre dans ces domaines devraient obliger à des confrontations entre les acteurs et les courants de pensée.    « Nous sommes bien face à la complexité car personne, aucun expert n’a les plans ni le mode d’emploi de la pandémie » dit Pierre Giordini, qui en appelle à ce que chaque humain accepte de s’éveiller et de s’élever à la conscience éthique de l’interdépendance solidaire de l’humanité entre elle et avec la nature ».   

Dans son livre Le possible et le réel(1920), Bergson propose une distinction que nous n’avons pas évoquée directement au cours de nos lectures, mais qui, pour moi, ressort néanmoins : « le réel dépasse la pensée ». « Je voudrais dit-il revenir sur un sujet dont j’ai déjà parlé, la création continue d’imprévisible nouveauté qui semble se poursuivre dans l’univers. Pour ma part, je crois l’expérimenter à chaque instant. J’ai beau me représenter le détail de ce qui va m’arriver : combien ma représentation est pauvre, abstraite, schématique, en comparaison de l’événement qui se produit ».  Il en appelle à faire collaborer Science et Philosophie pour façonner une vision neuve de l’univers, dans laquelle le vécu n’est pas isolé de notre corps, des autres espèces vivantes et de la matière physique. Ce réel, cette vie bousculée par l’imprévisible ou du moins l’événement, comment y intégrer le négatif sans pour autant être anéanti par l’angoisse ou la peur ? De quoi cela dépend-il ?

Le Club de Mediapart rapportait et résumait le discours prononcé par Judith Butler  en Allemagne en 2012 lorsque lui a été remis le prix Adorno. Il reste très actuel. Sa question est « comment mener une vie bonne dans une vie mauvaise ? ». Il ne s’agit pas de dire aux autres ce que doit être leur vie, ce qui pourrait dévaloriser certaines vies au profit d’autres, « mais de faire émerger des conditions rendant chacun capable de se poser cette question et d ‘y répondre » de dépasser « cette modalité du pouvoir actuel dont la finalité est la gestion de la vie soumise aux intérêts qui sont ceux, non de la vie ou des vies mais, par exemple, du néolibéralisme, de l’hétérosexisme ou encore de l’occidentalocentrisme…. Ce dépassement devrait rendre possible, à l’inverse, une politique inclusive, égalitaire, une politique de la reconnaissance, mais en même temps normative, excluant en elle-même le repli sur un individualisme égoïste ou le seul intérêt de groupes particuliers ».

Toutes les questions et bribes rapportées ici me renvoient toutes à la question du comment changer de paradigme, quand nous sommes empêtrés dans nos habitudes de pensée, nos rigidités, nos limites culturelles et intellectuelles. Dans cette période de crise et de bouleversements, les sciences humaines apportent des éclairages indispensables et nous l’avons expérimenté dans notre groupe, mais ils sont insuffisants. Les explications à base de causalités uniques, que ce soit l’économique, le politique, le social ou le biologique sont éclairantes mais dangereuses. Il faut aussi les questions qui portent sur le sens ou sur l’absence de sens de l’existence humaine quand elle se réduit pour beaucoup au fait de vivre. Si l’épreuve de cette crise renforce notre appétit de vivre, de penser, de douter, d’imaginer, d’être ensemble et de construire du commun qui soit bon alors de ce négatif pourraient naître des choix et des décisions justes. 

 J’adhère à l’appel à « un bilan et un réveil collectif » de Marcel Gauchet, à une démocratie exigeante où le partage du commun se fait à l’encontre de tous les communautarismes (François Jullien), à une réappropriation de la démocratie dans tous les lieux allant des entreprises et à l’école (Cynthia Fleury). Je pense qu’il faut nous rendre à la fois plus perméable au monde extérieur et aux autres et continuer à explorer ce qui nous est étranger. 

Nous avons cheminé très souvent avec des textes issus des newsletter de Philomag et je conclue avec quelques lignes de François Jullien, tirées du dernier numéro de ce magazine : « Toute occasion est bonne pour s’ouvrir à l’inouïe de la vie, entrevoir d’autres possibles à l’existence : la maladie en est une , qui nous replace face à nous -mêmes , le confinement en fut une aussi, mais une rencontre ou la beauté en sont d’autres aussi… J’oppose au vital la « vraie vie » comme j’oppose la vie biologique «(bios) au vivant(zoe). Que voulons-nous en sortant du confinement ? Vivre. Oui, mais pas pour vivre : pour vivre vraiment ».

Publié le 2 juillet 2020, dans COVID-19. Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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