Spiritualité et prospective

SPIRITUALITÉ ET PROSPECTIVE

Depuis plusieurs années, je suis taraudé par une question : « Pourquoi n’émerge-t-il pas une prise de conscience collective alors qu’on dévaste notre environnement vital, alors que les injustices ne font que croître avec une indécence insupportable, alors qu’une poignée de multinationales est en train de prendre possession du monde et de la vie ? ».

Depuis plus de 20 ans (on en est à la COP22) on entend les mêmes litanies sur les catastrophes climatiques à venir si on ne prend pas les bonnes dispositions, sur les quelques milliardaires qui possèdent la moitié du monde et plus, sur les influences néfastes des lobbies des multinationales qui dépossèdent les politiques du pouvoir, etc.

Dans un tel contexte, on nous parle sans arrêt de crise, de crise économique, de crise financière, de crise sociale, de crise politique…mais pour moi, à la base il n’y a qu’une seule crise : un crise spirituelle.

Qu’est-ce que c’est qu’une crise spirituelle ?

C’est lorsqu’on ne se pose pas de questions existentielles, ou bien, quand on se les pose, c’est lorsqu’on ne sait pas très bien quoi répondre.

Que sont les questions existentielles ?

Dans le tableau ci-après, j’ai regroupé en trois rubriques (le monde, l’humain et l’avenir) les questionnements de trois grands hommes :

– Paul Gauguin (1848-1903) auteur d’un célèbre tableau D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?

– Emmanuel Kant (1724-1804) avec ces trois questions : Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? auxquelles il ajoutait une quatrième question « Qu’est-ce que l’homme ? »

– JPR (1937- ?), penseur libre méconnu, qui se pose les questions de la perception de notre monde d’appartenance, de la nature de l’humain qui évolue avec l’histoire et des références spirituelles et morales qui pourraient éclairer notre vision de l’avenir.

 

Les questions existentielles

  GAUGUIN KANT JPR
Le monde D’où venons-nous ? Que puis-je savoir Où suis-je ?
Quel est ce monde où je vis ?
A-t-il un sens ?
L’humain Que sommes-nous ? Que dois-je faire ? Qui suis-je ?
Que signifie être humain ?
L’avenir Où allons-nous ? Que m’est-il permis d’espérer ? Vers où ai-je envie d’aller ?
Qu’est-ce qui me guide ?

Bien évidemment toutes ces questions sont interdépendantes. Pour chacun qui se les pose, les réponses données constituent forment une unité de conscience qui reflète l’état de sa spiritualité, son « état d’esprit ».

Aujourd’hui, on peut dire qu’on ne se préoccupe que de la question de l’avenir avec souvent des commentaires peu engageants : manque d’horizon, futur incertain voire inquiétant.

A quoi bon se préoccuper de l’avenir si l’on se sait pas répondre aux deux premières questions : Où suis-je ? et Qui suis-je ?, c’est-à-dire si l’on ne perçoit pas très bien le monde auquel on appartient et si l’on ne sait pas très bien se définir en tant qu’être humain.

Mais pour s’intéresser à ces deux questions dans une pensée de l’avenir, dans une étude prospective, il faudrait prendre en compte la subjectivité humaine.

Or, dans le souci obsessionnel de la rationalité et de la scientificité, la plupart des études « sérieuses » sur la condition humaine sont très rationnelles et très désincarnées.

La Prospective n’échappe pas à cette règle, elle ne prend pas en compte la subjectivité de l’humain.

Qu’est ce que la subjectivité ?

C’est un thème qui fait l’objet de nombreux débats philosophiques, il est donc nécessaire de préciser ce que j’entends par cette notion (voir encadré ci-dessous).

La subjectivité

Ce qui est donné à la conscience par l’expérience esthétique du monde et de la vie

Laisser de côté la subjectivité, c’est nous habituer à un humain amputé, infirme de lui-même. C’est oublier que l’homme est à la fois un être de résonance et un être de raisonnement.

On ne peut pas penser l’avenir sans prendre en compte l’entièreté de l’homme. C’est d’autant plus nécessaire que la manière d’être humain évolue avec l’histoire. Il y a donc un lien entre la forme de l’humain et la forme de l’avenir de l’humanité.

Une subjectivité qui n’est pas nourrie devient disponible à tous les totalitarismes qui ont des réponses toutes prêtes aux questions existentielles, à tous ces totalitarismes qui sont des fabricants d’humain.

Totalitarisme religieux, du genre Daech, qui fabrique des « fanatiques ».

Totalitarisme technologique comme le transhumanisme qui veut fabriquer des « cyborgs ».

Mais surtout ce totalitarisme de la mondialisation économique, totalitarisme de l’efficacité qui fabrique des « instruments-consommateurs ».

Dans la logique de la quadruple efficacité – technologique, économique, financière, médiatique – on s’efforce d’objectiver la subjectivité pour qu’elle s’inscrive dans le marché, pour qu’elle devienne un marché : on nous dit ce qu’il faut aimer, on nous dit ce qui est beau, ce qui est bon, ce qui est bien…

Ce qui pourrait être illustré par le slogan publicitaire suivant

« Laissez la technologie guider vos sensations »

Avec une subjectivité bridée, on n’accomplit pas sa vie, on la consomme !

Je n’accepte pas cette condition humaine dégradée.

Seule la pensée du sens de la vie, la spiritualité, permet la rencontre nécessaire des consciences, permet l’intersubjectivité.

C’est pourquoi, en ce qui concerne la prospective, à côté des scénarios habituels qui s’appuient sur des hypothèses chiffrables (consommation d’énergie, surfaces de déforestation, surpêche…), je propose des « scénarios de l’utopie » qui se structurent à partir des réponses aux deux questions « Où suis-je » et « Qui suis-je ? ».

Éclairer l’horizon. Utiliser la prospective pour ouvrir des projets pour le progrès humain.

Mais peut-on faire autrement ?

L’avenir deviendra de plus en plus imprévisible. Plus la connaissance et le savoir-faire vont avancer, plus les applications technologiques vont se complexifier, et plus les émergences de cette complexité croissante vont devenir impensables, donc impossibles à prendre en compte.

On ne peut pas construire des futurs avec de l’impensable !

Dans ce contexte de changement permanent, de production de l’impensable, nous ne devons pas guider notre pensée de l’avenir à partir des avancées techniques mais à partir de la recherche du progrès humain.

Les idées de progrès humain se formeront avec les réponses aux questions existentielles.

Pour bien me faire comprendre, je vais examiner, avec le regard de l’esprit, quelques défis de l’avenir. J’ai choisi des thèmes qui concernent ce que je considère comme un enjeu central : « Comment le biologique et le technique vont-ils s’articuler ? ».

La forme de leur articulation déterminera la forme de l’humain de demain.

Je ne vais pas développer des réponses aux questions soulevées par ces thèmes, car c’est la nature des interrogations qu’ils posent qui est déterminante. C’est de la pertinence de mes interrogations que je souhaite débattre.

L’encadré ci-après regroupe les cinq thèmes : l’agressivité des techniques vis-à-vis de la nature et du vivant ; la concurrence entre l’intelligence humaine et l’intelligence artificielle ; l’addiction aux objets technologiques ; la privatisation du commun ; le contrôle de la démesure.

Comment le biologique et le technique vont-ils s’articuler ?

* Les techniques agressent de plus en plus violemment la nature et le vivant jusqu’à leur destruction (dégradation et pollution de l’environnement vital, atteinte à la biodiversité)

* La technique se dresse en concurrente des capacités humaines avec la volonté de les surpasser (rôle de l’humain, idéologie transhumaniste).

* Les objets technologiques deviennent des besoins aussi importants – sinon plus – que la nourriture.

* L’avenir des technologies est entre les mains de quelques multinationales, avec en particulier le risque que les ressources biologiques et une part de la connaissance soient privatisées.

  • La technologie insuffisamment contrôlée tend vers la démesure destructrice (La technologie numérique permet la conquête de toutes les activités culturelles, y compris l’éducation.)

J’ai réparti les interrogations de l’esprit dans six encadrés : la nature ; la vie ; l’intelligence ; le lien technologique ; le commun ; la conscience des limites.

(Avec quelque commentaires en petits caractères)

La nature

Quels sont mes liens avec la nature ?

Est-ce que je trouve que la nature est belle ?

Suis-je parfois envahi par le sentiment océanique d’appartenance à un Tout ?

(L’urbanisation croissante n’est pas favorable à l’émergence d’une telle émotion, en particulier pour les jeunes des cités)

Est-ce que la nature m’envoie des signes ?

Que sais-je des représentations symboliques fournies par la nature ?

(La nature n’est pas muette, elle se manifeste par des formes d’être à l’origine de nos formes de pensées et de nos formes plastiques)

La vie

Qu’est-ce que la vie (bio) ?

(« On a appris l’étonnante unité de l’Univers et celle de la vie sur terre, la filiation des êtres vivants qui constituent un unique et immense arbre phylogénétique » (Yves COPPENS)

Quels sont mes liens avec les autres vivants ?

(Sujet d’actualité à cause des traitements infligés aux animaux dans les élevages en batterie et dans les abattoirs, à cause de l’atteinte à la biodiversité, avec comme exemple d’interdépendance entre tous les vivants – y compris les hommes – le rôle pollinisateur des abeilles)

L’intelligence

Comment pouvons-nous connaître le monde ?

En tant qu’être vivant appartenant à l’espèce humaine, quelles sont nos prédispositions cognitives et sensorielles ?

Comment les développer ?

(La nécessité de penser l’éducation et l’apprentissage avec pour objectif de développer l’entièreté de l’humain)

Peuvent-elles être toutes reproduites par une machine électronique : l’ordinateur peut-il devenir un supercerveau ?

Peut-il émerger une intelligence du monde sans les palpitations de la chair ?

(Un cerveau sans corps ne fonctionne pas)

Qu’est-ce qu’un humain « augmenté » ?

(Qu’augmente-t-on exactement ? Qui décide de ce qu’il faut augmenter dans la confusion entretenue avec l’idée de « réparation » ?)

Le lien technologique

(L’expansion technologique est irréversible. Pour éviter qu’elle nous submerge il faut l’inscrire dans l’histoire de l’humanité, avec l’idée de coévolution, certains penseurs ont montré comment les objets technologiques évoluaient sous forme de lignées phylotechniques à l’instar des lignées phylogénétiques des êtres vivants)

Comment le lien technologique que j’ai avec le monde me permet-il d’exprimer mon humanité?

Quelle est la part d’humanité contenue dans les objets technologiques ?

Le commun

A qui appartient la nature ?

A qui appartient le vivant ?

A qui appartient le savoir ?

La conscience des limites

Comment penser les limites ?

De quoi parle-t-on quand on parle de « limites » ?

(Nous sommes renvoyés à la question kantienne « Que dois-je faire ? » que je formulerais plutôt « Que ne dois-je pas faire ? ». Il s’agit du bon usage de la liberté)

Quelles sont aujourd’hui les figures de l’autorité morale ?

Comment les utilise-t-on ?

N’a-t-on pas besoin d’une transcendance pour ne pas faire trop de conneries humaines ?

(Comment remplacer la « fonction Dieu » sans Dieu ???)

Sans doute, certains considéreront mon approche comme une dérive métaphysique qui ne peut être que vaine.

Pourtant je crois fermement et profondément qu’il est urgent que l’homme se réactualise lui-même, qu’il actualise l’humain. C’est-à-dire qu’il réactualise sa spiritualité, le sens de sa vie.

Pour qu’il ressente au tréfonds de lui-même sa responsabilité de transmettre ce qui lui paraît essentiel aux générations futures. Pour s’inscrire dans le cycle d’éternité de la vie.

Pour moi, être humain, c’est avoir conscience de la responsabilité de transmettre l’humain.

Avoir conscience de la responsabilité de l’avenir.

Sans la force de la spiritualité, l’homme n’aura pas la volonté de sa responsabilité.

Jean-Pierre Rouzière

Réunion commune du groupe croyants/incroyants et de la commission Prospective

21 janvier 2017

Après une présentation de Marie-Claude van den Bossche intitulée « Vous avez dit spiritualité ? »

Publié le 18 février 2017, dans Humanisme, et tagué , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 1 Commentaire.

  1. Effectivement! Il existe bel et bien 3 questions existentielles fondamentales et qui, pour moi, sont celles-ci dans l’ordre suivant: 1. Qui Je Suis? 2. Où Je Suis? et enfin 3. Pourquoi Je Suis? Il est souvent dit que  » si  » la question est bien posée, la réponse se trouve inévitablement  » dans  » la question.
    Pour nourrir votre réflexion, voici une page Facebook portant le titre suivant:  » L’Amour sans fin_Le Livre  », dont voici le lien: https://www.facebook.com/LAmour-sans-fin_Le-Livre-769239343187727/
    Bonne lecture, et bonne réflexion. 🙂
    Amicalement Vôtre
    Paul Bégin
    Lévis, Québec, Canada

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