La Fraternité Humaine, entre nature coopérative, rationalité et structures de solidarité
Ce texte a été présenté par moi lors de la printannière de l’association Compostelle-Cordoue du 28/3/26 à Montauban. Nombreux étaient les participants membres du GREP.
Je vais vous parler de la fraternité humaine[1], du point de vue d’un humaniste matérialiste.
La fraternité humaine est souvent perçue comme un idéal moral ou une injonction républicaine, parfois reléguée au rang de vœux pieux face aux réalités du monde. On voit un monde compétitif et égoïste. Cette vision pessimiste de la nature humaine, est héritée de penseurs comme Thomas Hobbes. Elle domine les sciences sociales et la philosophie politique. Mais récemment, un certain nombre de de travaux en anthropologie, en sociologie, en psychologie cognitive ont remis en cause ce postulat.
Avec beaucoup d’humilité -je ne suis pas un penseur, je suis surtout un manager et un faiseur – je vais m’appuyer sur les recherches d’un historien peu connu en France qui s’appelle Rutger Bregman. C’est un auteur de best-sellers aux Pays-Bas. Ensuite un grand sociologue qui s’appelle Bernard Lahire – on l’a reçu au GREP l’an dernier[2]. Et pour terminer le psychologue cognitiviste Steven Pinker, de l’université de Harvard. Lui est très connu.
Ce que je vous propose, c’est de considérer la fraternité non pas comme une construction artificielle imposée par une nature hostile, mais comme une convergence de nos dispositions biologiques, de nos structures sociales et de notre capacité rationnelle.
Avec ces auteurs, je vais vous démontrer que la coopération, l’entraide et le progrès moral sont des moteurs essentiels de l’histoire humaine, tout en ne niant pas que ces élans coexistent avec les rapports de domination et nécessitent l’exercice de la raison pour s’épanouir à grande échelle.
Je ne peux que vous inciter à lire leurs ouvrages, qui pour certains sont des pavés !
1- Rutger Bregman
Pour commencer, je m’appuie donc sur l’optimisme fondé de Rutger Bregman. Dans son ouvrage humanité, une histoire optimiste[3]. Bregman déconstruit le mythe de la méchanceté naturelle de l’être humain. Il s’attaque à ce qu’il nomme la théorie du vernis, selon laquelle la civilisation ne serait qu’une fine couche dissimulant une nature humaine fondamentalement égoïste et violente.
Et pour cela, Bregman s’appuie sur de nombreuses découvertes archéologiques et anthropologiques. Il peut affirmer que pendant la majeure partie de notre histoire – la période des chasseurs-cueilleurs – les humains, ont vécu dans des sociétés profondément égalitaires et coopératives. Notre espèce, Homo Sapiens a survécu, non pas grâce à la loi du plus fort, mais grâce à sa capacité exceptionnelle d’apprentissage social. Il vaudrait mieux nous appeler Homo Cooperans (je préfère ça à la traduction de Homo Puppy en Homo Mignon) ! Cela souligne notre tendance évolutive vers la convivialité et l’empathie.
L’œuvre de Bregman continue par une critique d’expériences célèbres en psychologie sociale.
Il commence par l’expérience de Milgram à Yale en 1963. Vous la connaissez sans doute, il s’agit d’une expérience où des volontaires devaient obéir à un scientifique en blouse blanche. Il leur imposait d’envoyer des chocs électriques à un acteur qui simulait la douleur. Cette expérience a été depuis largement critiquée. Isabelle STENGERS mais encore plus Gina PERRY qui a réanalysé les enregistrements. Je ne vais pas rentrer dans le détail, mais effectivement Bregman montre que cette expérience a été largement biaisée et mal interprétée.
Une autre expérience du même type, a été faite à Stanford. Et cette expérience, dans un contexte soi-disant scientifique, avait plutôt conduit à des comportements de type théâtraux qui ont été aussi mal interprétés par les scientifiques par la suite.
Au contraire. Bregman s’appuie lui sur des faits réels qui contredisent par exemple le roman « Sa Majesté des Mouches » que vous connaissez sans doute. Une situation de ce type s’est déroulée dans une île du Pacifique et, au contraire, les jeunes enfants échoués seuls 18 mois sur une île, ont réussi à s’organiser et à mettre en place une société quasi-démocratique, raisonnable et pleine d’entraides.
De même, pendant les catastrophes, la réalité est loin du comportement mise en avant par certains journaux. On n’est pas dans des paniques égoïstes – il y en a, mais elles restent minoritaires. On est plutôt dans des élans spontanés de solidarité et d’entraide.
En s’appuyant sur les études du Colonel Samuel Marshall durant la Seconde Guerre mondiale, Bregman montre que l’humain a une profonde aversion psychologique et biologique à tuer un autre être humain. Seulement 15 à 25 % des soldats d’infanterie tiraient effectivement sur l’ennemi. La grande majorité refusait de presser la détente, ou tirait volontairement au-dessus des têtes pour ne tuer personne. Pour forcer les soldats à surmonter cette aversion naturelle il a fallu mettre en place des techniques de conditionnement psychologique extrêmes (cibles à forme humaine, déshumanisation de l’ennemi, distance technologique).
On a tous entendu parler de La trêve de Noël 1914. Des dizaines de milliers de soldats français, britanniques et allemands sont sortis des tranchées pour échanger des cadeaux, chanter et jouer au football dans le No Man’s Land. Les états-majors ont dû menacer d’exécutions massives pour que la guerre puisse reprendre.
Bregman démontre ainsi que la fraternité apparaît plus comme notre mode par défaut. On n’est pas dans la banalité du mal de Hannah ARENDT. On est dans la banalité du bien. C’est FORT !
2- Bernard LAHIRE
Et je continue avec Bernard LAHIRE et son ouvrage majeur, les structures fondamentales des sociétés humaines[4].
Il analyse comment ces dispositions s’incarnent dans l’organisation même de nos sociétés et il propose une démarche comparatiste ambitieuse qui replace les sociétés humaines au sein de l’ensemble des sociétés animales pour en dégager des lois générales.
Il établit ainsi 5 grands faits anthropologiques, 10 lignes de force et 17 lois générales (en fait, même 18).
L’un de ses grands faits anthropologiques, est l’Altricialité secondaire. Mot compliqué ! Il désigne l’état de dépendance extrême et prolongée du petit humain à sa naissance. Et cette vulnérabilité originelle rend la survie impossible sans l’intervention et le soin constant du groupe. Ainsi, la nécessité de l’entraide et de la transmission culturelle n’est pas un simple choix moral, c’est une condition biologique de survie de notre espèce. La solidarité intergénérationnelle et la coopération au sein du groupe sont donc des structures fondamentales, des invariants qui traversent toutes les sociétés humaines.
LAHIRE emprunte à Spinoza et à la biologie, la loi du conatus : tout organisme et tout groupe social cherche sa conservation, sa reproduction son extension. Or dans l’espèce humaine, nous avons une faible fécondité et une forte vulnérabilité juvénile et de ce fait, ce conatus collectif ne peut s’accomplir que par la cohésion du groupe.
La fraternité (la solidarité intragroupe) est le mécanisme évolutif le plus puissant pour assurer la conservation et l’extension du groupe face aux menaces extérieures. C’est grâce à ce mécanisme qu’Homo Sapiens s’est développé et a dominé toute la planète, toute la biosphère… avec les conséquences que l’on connaît, mais c’est une autre histoire.
Par contre, il est crucial de comprendre que chez Lahire, la fraternité ne relève pas de l’angélisme. Elle est en tension permanente avec une autre conséquence de notre biologie : la domination. On est dans une dialectique domination vs fraternité.
L’altricialité secondaire (la dépendance de l’enfant) crée le premier rapport de domination (parents/enfants, sachants/ignorants, aînés/cadets) et cette domination originelle a une double face : elle est à la fois coercition et protection.
La fraternité humaine se construit précisément dans cet espace : elle est la tentative culturelle et institutionnelle d’équilibrer l’interdépendance, de transformer la dépendance asymétrique (domination) en interdépendance symétrique (coopération, don/contre-don (Marcel MAUSS), mutualisme).
En « sociologisant le biologique », LAHIRE démontre que l’entraide, la coopération et la solidarité sont inscrites dans la structure profonde de notre espèce. Elles sont la réponse évolutive obligatoire à notre vulnérabilité originelle (altricialité) et à notre besoin de survie collective.
La fraternité dans cette analyse coexiste structurellement avec des logiques de pouvoir et de dépendance. Nos sociétés humaines ont besoin de construire des institutions qui favorisent les solidarités tout en limitant les dominations.
3- Steven PINKER
Justement, je terminerai avec les apports de Steven Pinker qui est un psychologue cognitiviste. Il explique comment la fraternité universelle s’étend au-delà de notre tribu et de notre nation.
Ses ouvrages récents sont, la part d’ange en nous et en 2021 Rationalité[5].
Là Steven Pinker, démontre que la raison est le véritable moteur de l’élargissement de notre cercle d’empathie. Pinker rappelle que l’empathie naturelle a ses limites. Elle est souvent biaisée, elle favorise nos proches et se retourne parfois en hostilité envers les étrangers. Et pour surmonter le tribalisme, l’humanité a dû s’appuyer sur la rationalité. C’est la capacité de raisonner, de se décentrer et de reconnaître logiquement que les intérêts d’autrui valent les nôtres qui a permis l’émergence des droits humains, l’abolition de l’esclavage et le déclin historique de la violence. Le tout en 2 ou 3 siècles seulement !
Dans Rationalité, Pinker soutient que la pensée rationnelle n’est pas l’ennemi de l’humanisme, elle est son socle le plus solide. Les outils de la raison – la logique, l’évaluation des probabilités, la pensée critique – nous permettent de dépasser nos biais cognitifs et de construire des institutions justes. La fraternité universelle n’est donc pas seulement un élan du cœur, elle est un accomplissement de l’esprit, un choix rationnel, collectif qui s’est structuré à travers les idéaux des Lumières.
4- Conclusion
Et je voudrais conclure en évoquant HABERMAS, le grand philosophe allemand qui vient de nous quitter.
En effet, Habermas vient solidifier le pont entre la rationalité de Pinker et les structures sociales de Lahire, en expliquant comment la raison devient une force de cohésion concrète dans l’espace public.
Pour Habermas, le simple fait de parler à quelqu’un en vue de se comprendre implique de le reconnaître comme un égal. C’est ce qu’il appelle « l’espace public » : un lieu où la fraternité se réalise par l’échange d’arguments plutôt que par la force. Il rejoint l’idée de Pinker selon laquelle la raison nous permet de dépasser nos biais tribaux pour construire des règles universelles.
Reconnaître cette triple dimension biologique, sociologique et cognitive, est une vision humaniste matérialiste qui nous oriente en faveur d’institutions qui reflètent non pas nos pires craintes, mais notre véritable potentiel. On est loin de Hobbes et plus proche de Rousseau dans leur querelle séculaire.
Merci.
Jean-Marie PILLOT, le 28/3/2026
Compléments discutés en petit cercle.
Pour compléter, voici quelques graphiques issus de la conférence de Paul SEABRIGHT du 16/11/2012, disponible sur https://grep-mp.org/boutique/publications/parcours/parcours-2012-2013-n47-48/




[1] Définition du ROBERT : Lien existant entre personnes considérées comme membres de la famille humaine ; sentiment profond de ce lien. ➙ solidarité. Un élan de fraternité. Liberté, égalité, fraternité, devise de la République française.
Mais aussi : Lien particulier établissant des rapports fraternels. ➙ camaraderie. Fraternité d’armes.
[2] https://grep-mp.org/evenement/les-17-lois-de-lhumanite/
[3] Rutger Bregman, Humanité : une histoire optimiste, Éditions du Seuil (2020).
[4] Bernard Lahire, Les structures fondamentales des sociétés humaines, Éditions La Découverte (2023).
Avec l’analyse utile de Christophe Darmangeat, « Les sociétés humaines entre dominations et solidarités. Sur le dernier livre de B. Lahire« , Contretemps (2023).
[5] Steven Pinker, Rationalité : Ce qu’est la pensée rationnelle et pourquoi nous en avons plus que jamais besoin, Les Arènes (2021).
Publié le 29/03/2026, dans Humanisme. Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.
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